La rencontre du mois de Nadia avec Alexis Jenni I Prix Goncourt 2011 « Depuis 20 ans, il y a en France une obsession de la banlieue et de l’étranger. »
Mercredi 25/01/2012 | Posté par Nadia Lakehal
Le prestigieux prix Goncourt a été décerné, cette année, à un Lyonnais : Alexis Jenni. Son roman « L’art français de la guerre » (Ed. Gallimard) parle de la société française, de guerre et aussi d’amour. L’écrivain fraichement récompensé, qui est aussi professeur de sciences naturelles, a bien voulu répondre aux questions de Nadia.
Comment un professeur de Sciences naturelles (S.V.T), donc plus doué pour les matières scientifiques, en vient-il à écrire un roman de 632 pages traitant de la guerre ?
Alexis Jenni : Comment le scientifique en vient-il à écrire un roman ? Depuis que je suis adolescent, je pense « je vais faire ça ! ». C‘est ce que j’aime depuis très longtemps mais j’ai mis du temps à le faire vraiment et à prendre les moyens de le faire. Quand j’ai fini mes études de biologie, vers 28 ans-30 ans j’ai commencé à écrire, à envoyer mes écrits aux éditeurs. Mais avant cela, j’avais toujours écrit des petites choses. J’ai toujours pensé que c’était ma vocation. Si je ne l’ai pas fait avant, c’est peut-être parce que je n’assumais pas, je n’osais pas croire en ma vocation. D’ailleurs pendant 20 ans, l’édition s’est chargée de me le faire comprendre que je n’étais pas fait pour ça (rires). Attention, je n‘ai aucune amertume car ils n’avaient pas tort car ce que je leur envoyais ce n’était pas très bien. Ils ont fait leur boulot ! Par contre, l’écriture c’était quelque chose d’intime et de personnel. Par exemple, les études de lettres ne m’ont jamais intéressée. Je n’ai jamais voulu être professeur de français. La biologie c’est beaucoup plus drôle et passionnant.
Ensuite je n’ai pas fait le projet d’un gros roman, c’est vraiment venu au fur et à mesure en écrivant, je ne me suis jamais dit que j’allais écrire un roman de 600 pages.
Puis le thème de la guerre, je l’ai choisi car je voulais un roman d’aventure, avec des personnages qui partent loin, en Indochine, dans la forêt, la jungle et puis avec l’idée aussi que la France d’aujourd’hui est une France compliquée, en panne d’idée. On ne connait pas l’avenir, ni le passé d’ailleurs. Ecrire un roman pour essayer d’y voir plus claire avec une sorte d’hypothèse qui serait la suivante : ce qui est mal raconté finit toujours par nous peser et cela nous permet de comprendre un certain nombre de tensions violentes dans la société dans laquelle nous vivons. Je ne suis pas historien mais il y a une sorte d’hypothèse explicative. En résumé, il y a des choses qui ont été vécues il y a 50 ans et qui restent présentes comme des fantômes ce explique la violence actuelle de ce monde. Au début, je n’avais pas de vision très claires, ce ne sont pas des idées que j’ai illustrées dans un roman. Toutes ces idées sont venues se greffer au fil de l’écriture de ce roman.
Vous expliquez le prolongement de ces guerres coloniales, à travers le racisme et les injustices qui rongent et pourrissent les banlieues françaises. Comment, vous qui n’êtes pas issus d’un quartier populaire, en êtes-vous venu à faire ce constat et ce parallèle ?
Alexis Jenni : Je me suis rendu compte que les banlieues qui sont censées être périphériques sont, en réalité, centrales. Depuis 20 ans, il y a en France une obsession de la banlieue, de l’étranger. Dans les médias, nous avons l’impression que le problème c’est uniquement les banlieues et les étrangers. Pour un Bobo (ndlr Bobo=bourgeois bohème) comme moi, j’ai l’impression d’être environné par ce fantasme-là. Je passe beaucoup de temps dehors, du coup je vois des tas de choses depuis 30 ans comme des contrôles d’identité que j’essaie de comprendre. La dernière fois que je me suis fait contrôler, j’avais 25 ans. Aujourd’hui, on ne veut plus me contrôler (rires) ! C’est grotesque car dans ces contrôles, on peut se demander ce qui se joue dans les relations humaines ? Les contrôles sont abusifs, disons-le ! Je suis toujours étonné par la manière dont tout cela se déroule avec des enjeux de pouvoir, d’affrontements, les non-dits… Je sais tout cela car je l’ai vu une dizaine de fois : la différence de traitement du fait de son origine. C’est comme la guerre, je n’y connais rien mais j’observe. J’ai toujours ce réflexe de me dire : qu’est-ce que c’est ?
Cette banlieue, avec son côté urbain, se diffuse dans l’imaginaire des gamins du collège qui se la jouent « voyou ». Même pour les fils de bourgeois, la banlieue est fascinante. Ils vont souvent chercher des personnages dans la banlieue pour jouer la « racaille ». D’ailleurs la « racaille » se porte bien chez les bobos (rires). Chacun rêve de l’autre, les riches rêvent des pauvres et les pauvres rêvent des riches. Je viens du centre-ville, je le vois et c’est un vrai sujet de littérature.
Le titre du roman, qui s’inspire de « L’art de la guerre » de Sun Tzu, est très évocateur. Quelles sont, selon vous, les plus grandes spécificités de la guerre « à la française » ?
Alexis Jenni : L’idée est que la force brute mène à l’échec. La caractéristique de l’art français de la guerre est de régler les problèmes par l’usage de la force. Lorsque l’on voit les guerres coloniales, c’est plein d’occasions manquées de négocier. On a préféré emporter le morceau par la force. Il était hors de question de négocier. En banlieue, il y a de la violence. C’est un fait ! Il y aussi ce fantasme qu’en utilisant la force, cela calmerait les problèmes. Nous avons aujourd’hui en France de magnifiques CRS musclés, des « Ferrari » de la guerre pour chasser des gamins de 14 ans. Comme si on voulait montrer notre force tout en éliminant les autres solutions possibles. Les jeunes sont agressifs car les policiers le sont aussi.
Vous vous êtes aussi rendu en Algérie dans les années 80…
Alexis Jenni : Oui en 1986, juste avant que cela explose (ndlr : référence aux émeutes d’Octobre 1988 après suivirent les « années noires »)… Je m’y suis rendu un peu par hasard. J’ai un goût inexplicable pour l’Algérie. Il y a un lien très particulier entre la France et l’Algérie. Alger ressemble beaucoup à Marseille. J’ai été touché de voir la mairie de Tizi-Ouzou qui ressemble à une mairie de village comme il y en a des milliers en France. Je me sens beaucoup plus de points communs avec un Algérien qu’avec un Bulgare. Les liens sont forts et fascinants. Ce qui est terrible, c’est que déjà à l’époque, on voyait des jeunes gens, mécontentements de leur vie, se lancer à corps perdus dans l’islam. L’Algérie a aussi un côté très attachant. La Tunisie et le Maroc, par exemple, sont étrangers pour moi.
Peut-on résumer votre roman par cette phrase clé du livre : « On n’apprend pas impunément la liberté, l’égalité et la fraternité à des gens à qui on les refuse » ?
Alexis Jenni : C’est clair ! C’est le problème de la colonie qui s’est appliquée en Indochine et très fortement en Algérie. La colonie était l’angle mort des valeurs républicaines. On les appelait « Indigènes », « Musulmans »… toutes ces personnes étaient un pan de la population qui n’était pas soumis aux valeurs républicaines. C'était un système profondément instable pour la colonie et la France.
Vous avez été longuement félicité, vous avez été reçu à l’Élysée par le Président de la République… Vous avez aussi eu des éloges de la part de nombreuses personnalités dont Frédéric Beigbeder. Comment vivez-vous cette soudaine notoriété ?
Alexis Jenni : Très bien ! Je ronronne (rires). Etrangement, cela peut sembler délirant mais pendant 20 ans j’étais persuadé que ma nature profonde était d’être écrivain. Aujourd’hui, c’est bien mais cela ne me semble pas si différent intérieurement. Cela me protège de l’ivresse et je peux dire tout haut ce que je pense. Très sincèrement, je ne pensais pas qu’il serait autant lu et apprécié. J’apprends à vivre avec cela et je doute toujours comme avant.
Vous aimerez peut-être
Discrimination positive : just do it !
Unités territoriales de quartier : où sont-elles?
TCL : l'arnaque périphérique



S'inscrire pour commenter




Réactions des internautes
Mercredi 25 Janvier 2012, 21:46
Signaler un abus
l'art d l'écriture est un prcours du combattant
Excellent article. Des questions intéressantes et un auteur qui donne l'impression d'avoir la tête bien boulonnée sur les épaules. question à 1 euro. quelle heure et où on peut le déranger sans le déranger. :)Répondre -