"Un euro les trois kilos, pas cher!"
Mercredi 10/03/2010 | Posté par Rafika Bendermel
A Villefranche sur Saône, dans mon quartier de Belleroche, une "économie parallèle" s'est très vite développée, faite de débrouille et d'improvisation. A travers quelques anecdotes , Rafika raconte.
Je disais dans un précédent article, tout est fait dans mon quartier pour qu’on n’en sorte pas ! Je n’étais pas loin du compte. Je vais vous raconter comment le commerce de proximité peut prendre des allures parfois surprenantes à Belleroche!
Depuis toujours dans mon immeuble nous avons droit tour à tour au vendeur de tapis qui fait du porte à porte auprès d’une clientèle très ciblée je dirais (il y a beaucoup de turcs dans mon immeuble, je sais que le tapis tient une place centrale dans le foyer turc, depuis la porte d’entrée et parfois jusqu’à la cuisine !). Malgré une affiche indiquant « démarchage et colportage interdit » à l’entrée de l’immeuble, rien n’y fait, ces vendeurs à la sauvette vous proposeront toujours un petit quelque chose qui vous manque et dont vous avez besoin (ou pas le plus souvent!).
Outre les tapis, il n’est pas rare d’entendre l’interphone qui sonne avec la voisine qui annonce que quelqu’un vend des légumes à des prix imbattables depuis le coffre de sa voiture : « un euro les trois kilos, pas cher ! » (prononcez avec l’accent !) C’est clair que cela défie toute compétitivité, ce serait une honte de négocier, et bien non, rien n’empêche ma mère d’aller jusqu’au bout (beaucoup de mères maghrébines se reconnaîtront...). Croyez-le ou non mais le téléphone arabe mis en route, c’est la moitié du voisinage qui descend, panier sous le bras et trop pressé de rater une affaire. Mais pendant le mois du ramadan, ça peut tourner à l’émeute (là j’en rajoute beaucoup, j’avoue !).
Dans mon enfance, c’était la laitière et son mari que l’on attendait avec impatience, cette fois-ci je n’exagère pas. On avait même une chanson que l’on interprétait juste pour elle en même temps qu’elle déchargeait ses sachets de lait fermenté, "el ben", qui ont toujours eu beaucoup de succès ; mes parents en buvaient pendant le dîner, fidèles à leurs habitudes. Sans oubler mon voisin d’origine turc qui travaillait sur les marchés avec son père et qui passait dans chaque étage (il y en a douze) pour nous proposer son pain turc. Ma mère en prenait beaucoup, parfois jusqu’à une vingtaine (sans rire, avec sept enfants à nourrir, les réserves étaient nécessaires si elle voulait éviter une insurrection, et les congelait).
Ces derniers temps, un tout autre type de vente à domicile s’est développé: la lingerie. En effet, beaucoup de femmes n’aiment pas acheter des dessous au vu et au su de tout le monde, dans les petites boutiques du centre ville et bien plus encore au marché. Je connais d’ailleurs une fille du quartier qui s’est spécialisée dans la branche, elle est claire là-dessus: ses clientes recherchent la discrétion, lors d’après-midis du même genre que les réunions tupperware, où les hommes sont bannis. Mais celle qui fait vraiment des merveilles, c’est bien sûr Marie (prénom d’emprunt), une couturière sexagénaire qui fait des robes de mariage sur mesure pour trente euros (main-d’œuvre et tissu compris) des saris, des robes bustier ne sont plus inaccessibles pour les tous petits budgets ! « Dès que t’as une idée en tête, tu lui décris dans le détail ce que tu veux et elle le réalise sur le tissu, tu ne trouves pas ça dans les magasins ! » me raconte ma sœur qui va se marier. Si j’ai mis un prénom d’emprunt c’est parce que ma sœur a insisté sous peine de ne pas témoigner : « elle est trop demandée, c’est tout Villefranche qui la connaît et même au-delà, j’ai peur qu’elle ne me prenne plus après ça ! ».
Enfin le « must » du porte à porte, ceux que l’on attendait avec impatience étant plus petit (c’est plus le cas aujourd’hui) ce sont les Témoins de Jehova. Les quartiers ne leur font pas peur, bien au contraire c’est un immense territoire plein de brebis égarées ! Petite, quand ils venaient chez moi, mon père qui les recevait. (Or, mon père, plus bavard que lui tu meurs !) C’est pourquoi on était fans quand on le voyait faire un « retournement de cerveau » à ces pauvres missionnaires venus nous sauver de l’enfer. Une fois ils sont restés près de dix heures d’affilée, du début d’après-midi jusque tard le soir !
Le pire ? C’est que rien ne les décourage, ils reviennent sans cesse, surtout que parfois ça marche (ou presque !) « Ils mettent des prospectus en arabe dans les boîtes aux lettres. La voisine du cinquième est même venue chez nous en pleurs car ils lui ont dit qu’elle allait finir en enfer. Ils te font culpabiliser, c’est n’importe quoi ! Maintenant je laisse mon frère ouvrir la porte, avec sa longue barbe et sa robe, ça les décourage direct ! » indique une autre voisine.
Pourquoi un tel commerce s’est-il ainsi développé ? Je pourrai proposer plusieurs réponses : tout d’abord, la distance entre le quartier et le centre-ville qui peut en décourager plus d’un (entre vingt et trente minutes à pied). Ensuite et surtout les prix très bas, encore plus bas qu’au discount du coin. Enfin je dirai que c’est la débrouille qui veut ça. En clair, c’est faire avec les moyens du bord quand souvent il n’y en a aucun !
S'inscrire pour commenter






Réactions des internautes
Mercredi 10 Mars 2010, 19:21
Signaler un abus
Répondre -
Jeudi 11 Mars 2010, 11:08
Signaler un abus
Epicerie, boulangerie, tabac-presse, coiffeur; le ED du coin etc etc.
Ajouté à la fermeture de bureaux de poste, de mairies annexes, d'écoles, d'hosto, ou même d'agences bancaires etc.
Et, malheureusement, cet abandon progressif renforce la ghettoïsation, l'exclusion; cf dans ta 1ère phrase "tout est fait dans mon quartier pour qu'on n'en sorte pas"..
Quant aux témoins de Jéhovah, j'ai grandi dans une famille catho, mais les TJ qui se pointaient généralement le week-end voyaient mon père leur claquer la porte au nez.
Par contre, pour la culpabilisation, elle est commune à toutes les religions monothéistes...
Répondre -
Vendredi 12 Mars 2010, 12:17
Signaler un abus
pouet
alert('test');test
Répondre -